Par Paul Allard — Entrepreneur en technologie, spécialiste en gouvernance souveraine des données et de l'IA, cofondateur de Données souveraines Québec
L'annonce récente du gouvernement du Québec visant la création d'une nouvelle société informatique en partenariat avec CGI, afin de réduire la dépendance de l'État aux géants étrangers du numérique, marque un tournant important dans le débat sur la souveraineté numérique québécoise. L'objectif est légitime, nécessaire et largement partagé. Toutefois, la manière d'y parvenir appelle à une lecture plus nuancée et à une vigilance accrue.
Un modèle d'affaires à questionner
CGI est une entreprise québécoise d'envergure internationale. Elle dispose d'une expertise réelle, d'une capacité d'exécution éprouvée et de ressources importantes. Cependant, elle fait aussi partie d'un modèle d'affaires systémique qui repose largement sur les grandes plateformes technologiques mondiales comme Microsoft Azure, AWS ou d'autres écosystèmes dominants.
Pour croître à l'échelle internationale, il est plus simple — et souvent plus rentable — pour une firme de services de devenir experte sur les plateformes largement adoptées. Le problème survient quand cette expertise conditionne les recommandations technologiques faites aux clients publics.
Sans transformation du cadre décisionnel, le risque est réel de déplacer la dépendance technologique plutôt que de la réduire.
Des capacités locales qui existent — mais sous-exploitées
Il serait toutefois injuste de brosser un portrait unidimensionnel de CGI. L'entreprise possède trois centres de données au Canada, dont deux dans la région montréalaise, et offre déjà des services d'hébergement dédiés et certaines capacités d'infonuagique.
CGI pourrait contribuer à bâtir des solutions de cloud privé ou hybride véritablement souveraines, conçues pour les besoins spécifiques de l'État québécois. Cela exige toutefois un cadre clair, contraignant et orienté vers la souveraineté réelle, et non seulement contractuelle.
L'écosystème québécois des PME en jeu
Un angle mort mérite une attention particulière : celui des PME technologiques québécoises. Des milliers d'entreprises, souvent soutenues par des fonds publics, développent des solutions innovantes, spécialisées et souveraines. La concentration d'une part importante des contrats publics autour d'un seul joueur comporte des risques.
La souveraineté numérique ne peut être durable si elle freine la diversité, l'innovation et l'émergence de solutions locales.
Une souveraineté à construire collectivement
La souveraineté numérique n'est pas un produit clé en main. C'est un chantier collectif qui repose sur des choix de gouvernance, des critères technologiques clairs, une transparence accrue et une réelle volonté de transformer les pratiques.
Le partenariat annoncé peut devenir un levier structurant. Mais sans balises fortes, il risque aussi de devenir une occasion manquée.
Données souveraines Québec estime que ce moment charnière doit être l'occasion d'ouvrir le dialogue, de clarifier les objectifs et de définir ce que signifie réellement « être souverain » à l'ère numérique.
Paul Allard, co-fondateur — Au nom du conseil d'administration de Données souveraines Québec