Par Paul Allard — Entrepreneur en technologie et spécialiste en gouvernance des données, cofondateur de Données souveraines Québec
Depuis quelques années, un discours rassurant s'est imposé dans le monde numérique : celui d'un nuage technologique sans frontières, neutre et bienveillant, où les données circuleraient librement au bénéfice de tous. Cette vision est aujourd'hui dépassée.
L'essor fulgurant de l'intelligence artificielle générative, les tensions géopolitiques actuelles et l'entrée en vigueur de cadres réglementaires comme la Loi 25 nous obligent à regarder la réalité en face : la souveraineté des données n'est plus un luxe idéologique, mais un enjeu stratégique, économique et démocratique pour le Québec.
Une dépendance devenue structurelle
La majorité des organisations québécoises — entreprises privées comme institutions publiques — reposent désormais sur des infrastructures numériques étrangères, principalement américaines. Il ne s'agit pas seulement de l'hébergement des données, mais de l'ensemble de la chaîne technologique : logiciels, plateformes infonuagiques, outils d'intelligence artificielle.
Dans ce contexte, la résidence locale des données, souvent mise de l'avant comme solution, crée une illusion de sécurité. Stocker des données au Québec ou au Canada ne garantit pas leur souveraineté lorsque le contrôle juridique ultime demeure à l'étranger.
Un enjeu économique sous-estimé
Cette dépendance n'est pas neutre économiquement. Chaque année, des milliards de dollars quittent le Québec sous forme de frais récurrents versés à des géants de l'infonuagique étrangers. Ce sont des capitaux qui ne sont ni réinvestis localement, ni mobilisés pour renforcer notre autonomie technologique.
À long terme, cette situation affaiblit notre capacité d'innovation, fragilise notre tissu économique et limite notre marge de manœuvre collective.
L'IA, révélateur d'un déséquilibre
L'intelligence artificielle agit aujourd'hui comme un révélateur de cette dépendance. Les modèles propriétaires d'IA générative reposent sur une captation massive de données et sur des architectures opaques, souvent soumises à des cadres juridiques étrangers. Alimenter ces systèmes avec des données sensibles pose un risque réel pour la propriété intellectuelle, la confidentialité et l'autonomie organisationnelle.
Une IA responsable ne peut exister sans un contrôle réel sur les données, les modèles et les infrastructures qui la soutiennent.
Reprendre la maîtrise, progressivement
La souveraineté des données ne signifie ni l'isolement technologique ni un rejet dogmatique des innovations mondiales. Elle repose plutôt sur une approche pragmatique : identifier les données et les systèmes critiques, diversifier les dépendances, favoriser les logiciels libres et ouverts, soutenir l'écosystème technologique local et bâtir des capacités internes durables.
Il ne s'agit pas d'un basculement brutal, mais d'un cheminement stratégique, fait de décisions progressives et cohérentes, visant à redonner aux organisations québécoises la maîtrise de leur avenir numérique.
Un choix collectif
La souveraineté des données va au-delà de la technique et des aspects économiques : elle concerne notre capacité à décider, innover, et préserver notre identité collective et culturelle. Le Québec possède les ressources nécessaires pour relever ce défi.
En somme, la souveraineté numérique n'est plus une option abstraite, mais un choix structurant, dont les conséquences se feront sentir pendant des décennies.
Cosigné par les cofondateurs de Données souveraines Québec : Pierre-Philippe Côté (ORIO cloud), Pierre Marc Gosselin (RTEdge), Marc Laporte (WikiSuite), Florian Strich (Persévère Conseils)