Par Paul Allard, président de Données Souveraines Québec
Avec le feu vert donné au projet de dossier patient informatisé, le Québec est à la croisée des chemins. Saurons-nous saisir cette occasion historique de protéger véritablement nos données de santé ?
Avant son départ, comme ministre responsable de la cybersécurité, Gilles Bélanger avait commencé à sonner l'alarme. Et depuis, d'autres voix expertes s'élèvent pour dénoncer ce qui ressemble dangereusement à une capitulation numérique de la part de Santé Québec dans le déploiement de son dossier santé numérique avec l'américaine Epic Systems.
Un écran de fumée technologique qui masque une réalité juridique
Les rassurances de Santé Québec sur la sécurité des données relèvent de la pensée magique. Comme l'a souligné le Dr Lawrence Leroux, médecin et chercheur en intelligence artificielle, cité par le Journal de Québec : « selon la loi américaine, la juridiction suit la propriété de l'entreprise, pas l'emplacement du serveur ». Ainsi, indépendamment du lieu d'hébergement des données par Epic, celles-ci pourraient demeurer assujetties à certaines législations américaines, notamment le Cloud Act.
Cette réalité juridique fait de toutes les certifications techniques brandies par Epic un simple écran de fumée. Oui, leurs serveurs sont conformes aux normes de cybersécurité. Non, cela ne protège aucunement nos données d'une saisie par les autorités américaines. Quand un tribunal américain émettra un mandat, Epic devra obtempérer, point final.
L'arbre qui cache la forêt
Au-delà des questions de juridiction, comment peut-on faire confiance aux géants technologiques américains avec nos données les plus sensibles ? Ces mêmes entreprises qui s'emparent sans compensation de tout le contenu numérique pour entraîner leurs modèles d'IA, piétinant allègrement le droit d'auteur en comptant sur leurs armées d'avocats pour faire traîner les poursuites.
Si Google, Microsoft et consorts n'hésitent pas à s'approprier la propriété intellectuelle de millions de créateurs, que feront-ils de nos dossiers médicaux une fois qu'ils y auront accès ? Ces données valent de l'or pour développer des IA médicales. Accepterons-nous que notre système public finance le développement d'outils que ces entreprises nous revendront ensuite à prix fort ?
Une occasion historique à saisir
La création de Santé Québec représente pourtant une chance extraordinaire de faire les choses différemment. Pour la première fois depuis des décennies, nous avons l'opportunité de repenser entièrement l'architecture numérique de notre système de santé.
L'écosystème technologique québécois possède aujourd'hui les compétences pour développer des solutions souveraines. Nos entreprises maîtrisent l'hébergement sécurisé, les dossiers médicaux électroniques, l'interopérabilité et même l'intelligence artificielle médicale respectueuse de la vie privée. Ces solutions, basées sur des standards ouverts, offrent la flexibilité que n'aura jamais un système propriétaire américain.
Le test de la souveraineté
La décision qui se joue actuellement constitue un véritable test pour la souveraineté québécoise. Allons-nous confier nos données les plus intimes à des entreprises étrangères dont les intérêts divergent fondamentalement des nôtres ? Ou saisirons-nous cette occasion de bâtir un patrimoine numérique québécois dans le domaine de la santé ?
Le choix d'une solution souveraine n'est pas qu'une question de principe. C'est un investissement stratégique dans notre avenir technologique et économique. Chaque dollar dépensé dans l'écosystème québécois crée des emplois ici, développe notre expertise et renforce notre capacité d'innovation.
L'urgence d'agir
Avec l'avancement du projet Epic, le gouvernement Fréchette se trouve face à un moment décisif. Les pressions sont énormes pour aller de l'avant avec la solution américaine, sous prétexte d'urgence et de simplicité. Mais céder maintenant, c'est hypothéquer pour des décennies notre souveraineté numérique en santé.
Les données de santé ne sont pas des marchandises comme les autres. Elles constituent le patrimoine informationnel le plus précieux d'une société. Une fois qu'elles auront quitté notre juridiction, il sera impossible de revenir en arrière.
Carpe diem !
Le moment est venu de saisir cette occasion historique. Plutôt que de reproduire les erreurs du passé, construisons un système de santé numérique véritablement québécois. Nos patients, nos professionnels de la santé et nos générations futures nous en remercieront.
Paul Allard — Président, Données souveraines Québec
Le regroupement d'entreprises québécoises de l'industrie numérique souveraine